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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 15:45

Bas-def-NYCTALOPE-Arnaud.jpgHervé :  Comment vous est venu l'idée d'adapter l'univers littéraire du Nyctalope ?

 Donovan Potin : Elle est venue petit à petit… Grâce à mon premier gros projet (Les Périls de Charles Jude, une web-série sur l’univers des serials des années 30), j’ai eu la chance de rencontrer de ce que j’appelle les super-saiyans des geeks ! C’était à l’occasion du Salon du roman populaire d’Elven consacré aux 100 ans de Fantômas. Jacques Baudou, Philipe Marlin, Etienne Bariller, Marc Madouraud et bien d’autres ont accueilli mes bêtises à bras ouvert et ont sensibilisé le fan de culture pop que je suis, au fait que rien n’était né spontanément, rien ne s’était perdu, tout s’était transformé. La culture geek moderne trouve toutes ses racines profondes dans la culture populaire d’autrefois.
Chaque année, j’ai pu revoir ce petit club de l’Hypermonde. Et chaque année, ce thème n’a cessé de me fasciner. C’est devenu une marotte. En toute logique, j’ai donc fini par mettre la main sur La Brigade Chimérique. Ce roman graphique aux éditions de L’Atalante a constitué un véritable choc. Non seulement, il me donnait des réponses à des questions qui restaient, pour moi, depuis longtemps en suspens, mais cette bande dessinée le faisait de façon particulièrement enthousiasmante. C’est ce que j’ai lu de plus excitant depuis très longtemps. Plus encore que La Ligue des Gentlemen Extraordinaires.
J’ai tout de suite pensé que la disparition des héros européens du début XXe était injuste… En France, on les a reniés, regardés avec dédain. Alors que les Anglo-saxons ont su faire vivre leur culture pulp, la mettre en abîme, interroger leur société via des réinventions perpétuelles. Doctor Who date de 1963 et reste un monument british national. Sherlock Holmes est revenu avec une incroyable série made in BBC. Et nous ? Regardez ce qu’on a osé faire à Fantômas (la version de Hunebelle avec Jean Marais)… Et pourtant, un constat demeure. Créé en 1911 par Jean de la Hire, Le Nyctalope est le tout premier super-héros de l’histoire et il est français. Ce personnage n’a jamais été adapté en images. Incroyable, non ? Il fallait bien que quelqu’un s’y mette.
 

Hervé:  Que représente pour vous Le Nyctalope ?

Donovan Potin :  Comme l’a écrit Jean-Luc Boutel du Club des Savanturiers, c’est un personnage plus complexe qu’il n’y paraît. D’un côté, il est l’archétype du super-héros. Il possède une double identité, a un passé douloureux, un pouvoir qui le place à part du reste des hommes et il vit des aventures extraordinaires, totalement irréalistes. De l’autre, sa genèse littéraire est controversée. Il est né de la plume de Jean de La Hire. Ecrivain qui finira par collaborer sous Vichy après avoir défendu des idées démocratiques (!).
Le Nyctalope exprime donc tous les attraits et dangers de la figure du super-héros. Il a sa part de lumière, son côté fédérateur, le sens de la justice au service de tous, son côté fun… Et sa part d’ombre, la tentation de penser qu’un surhomme peut se passer des autres pour juger, avec toutes les idées nauséabondes qui peuvent aller avec… Cela pose un vrai débat culturel difficile à trancher mais tellement intéressant. Mais je pense également que Le Nyctalope représente plus que son auteur aujourd’hui. Il le dépasse même. Il est pour moi devenu une espèce de symbole de ces héros oubliés qui ont pourtant inspiré moult personnages plus contemporains. Et quand je pense à ce personnage, à ses aventures, je ne songe pas forcément à Jean de La Hire. De la même manière, on n’est pas obligé de se remémorer qui il a inspiré à chaque fois qu’on écoute Wagner. Il suffit de savoir que c’est dans un coin de sa tête. Comme une mise en garde. 

Hervé :  Parmi tous les héros présents dans La Brigade Chimérique, pourquoi choisir celui-là ?

Donovan Potin :  Je n’ai pas pris La Brigade Chimérique comme un catalogue. Je souhaitais tourner autour de cette idée de racine de la culture geek, de la figure du héros. La Brigade Chimérique m’y a fait vraiment réfléchir. Et le tout premier super-héros se nommait Le Nyctalope. J’ai juste voulu lier les deux dans un double hommage.

Hervé :  Avez-vous eu l'accord des éditions de L'Atalante ou des auteurs ?

Donovan Potin : Le Nyctalope est un double hommage autour d’un personnage tombé dans le domaine public. Il s’agissait pour nous surtout de le faire presque comme un fan-film. Ce genre de court est quasi devenu une institution aux Etats-Unis. On ne compte plus les fans-films concernant Batman, Star Wars, Harry Potter… faits par des amateurs. Difficile en France… A moins de faire un fan-film consacré à Joséphine Ange-Gardien. Mais franchement, qui pourrait avoir envie de le faire ou de le voir ?
La Brigade Chimérique se revendique comme un comics. Mais quel comics n’a pas aujourd’hui son « fan-film à lui ? ». On l’a réalisé en partie dans  cet esprit. Après, « notre » Nyctalope a peu de rapports directs avec celui de La Brigade Chimérique. Il suffit de comparer. La bande dessinée reste avant tout une référence tout le long de notre projet. Elle est la base de notre envie. Mais on ne voulait pas la plagier, ni la copier. On aurait fait moins bien à coup sûr. On s’ est donc inspiré de certains détails (des éléments de costume, de gadget, de nom) en essayant de leur rendre hommage, jamais de les repomper. Après tout, ce film constitue seulement la marque d’un profond respect que nous avons pour leur œuvre. Nous ne les avons pas donc contactés avant de se lancer. Je ne me voyais pas leur dire : « Eh ! Vous ne me connaissez pas, je suis personne, j’adore ce que vous faites et ça m’a donné envie de faire un film amateur pendant mon temps libre ! » J’aurais trouvé çà déplacé et un peu vantard. Depuis, nous avons eu un petit contact avec l’un des auteurs. Il a apprécié ce qu’il a vu. Et çà, c’était déjà une grande récompense pour nous. Pour L’Atalante, ils font parmi des premières personnes à qui j’enverrai le film. Ne serait-ce que pour les remercier de l’excellent boulot qu’ils font depuis des années. Leur librairie à Nantes est devenue l’un de mes endroits préférés. A croire qu’elle a été conçue pour moi. Avec son inépuisable rayon cinéma et sa collection qui décape toujours autant. Je pourrais passer ma vie dans ce magasin, le nez dans les ouvrages de L'Atalante…

Hervé :  Quelles ont été les difficultés d'adaptation ?

Donovan Potin :  L’idée du film était de se dire : jamais Le Nyctalope n’a été adapté à l’écran. Pourquoi ? Qu’est-ce que ça aurait donné ? Et si quelqu’un trouve le court-métrage cool, il pourrait même penser : « J’aimerais bien en voir plus ! On avait ça chez nous et on n’a jamais fait de film ? »  Il fallait que notre propos réponde à ça. Comment en très peu de temps séduire avec un personnage oublié du début du XXe siècle ? Fallait-il tout moderniser ? Le ton, l’image, la musique ? Petit à petit, on s’est dit qu’il fallait surtout poser un univers, que l’histoire développée était secondaire. C’est une ambiance qu’on voulait trouver, pas une intrigue, mais le « comment » n’a pas été simple. La principale difficulté a sûrement été de conserver le sérieux du héros avec des références volontairement caricaturales pour rappeler la culture pulp (la bombe à la grosse lampe rouge, le nom des méchants, etc.). On a mis du temps pour trouver le juste équilibre.

Hervé : Pourquoi avoir choisi ce moment clé (le combat) dans le court-métrage ? Le noir et blanc s'avérait indispensable ?

Donovan Potin :  Le combat s’est imposé naturellement. Premièrement, il permettait de voir Le Nyctalope « bouger ». L’idée était aussi d’avoir un côté ballet, que les gens qui n’aiment pas l’action puissent quand même le trouver sympathique. On a beaucoup travaillé le montage, la musique et la chorégraphie dans ce sens. Ensuite, le combat exprime beaucoup de choses. Il force le personnage à faire des choix parfois radicaux, bien plus qu’une course-poursuite. Enfin, on s’est aussi dit qu’une baston pouvait également démontrer qu'on pouvait tourner un film de super-héros différemment qu’à la mode américaine. Je ne dis pas qu’on a réussi, mais on a essayé de faire autrement. En termes d'inspiration, je n'arrêtais pas de me demander ce qu'un film sur Le Nyctalope aurait pu être dans les années 70 en France...
Peut-être y a t-il eu un souci sur le visionnage car Le Nyctalope n'est pas un film en noir et blanc. Il est sombre et "dé-saturé" (à 45% !), mais les couleurs sont présentes. On voulait donner à l'image un ton à la fois classe, moderne mais en référence à ce qu'il se faisait "avant". Comme l'intrigue, l'étalonnage joue dans la parcimonie, l'économie. Des couleurs, de la lumière, oui. Mais juste ce qui est nécessaire.

Hervé :  Ce n'est pas le premier film de l'association Carpeta, mais peut-être le premier d'une adaptation ? Est ce qu'il y en aura d'autres ?

Donovan Potin :  Les deux web-séries que nous avons réalisées en 2009 et 2012 (Les Périls de Charles Jude et Charles Jude & le Gang des Ténèbres)  étaient déjà extrêmement référentielles. Edgar Alan Poe, René Reouven, Pierre Souvestre et Marcel Allain (Fantomas)... y transpiraient par tous les pores. Même si leurs styles diffèrent de beaucoup, il y a une filiation avec Le Nyctalope. Maintenant, est-ce que nous continuerons dans cette direction ? Je ne sais pas, mais ce qui est sûr, c'est que j'ai l'impression d'avoir à peine effleuré l'hypermonde.

Hervé :  Vous êtes tous amateurs ?

Donovan Potin : Oui, A deux exceptions : Claude Bécognée et Anthony Dieumegard. Le premier est un très bon directeur de la photo à la retraite, qui a accepté de reprendre du service pour nous. Une chance vu le résultat de son travail ! Le second est le compositeur de la musique. C'est lui a donné un thème de héros au Nyctalope !

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Published by Hervé - dans Films
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